Le Nao Victoria au port de La Rochelle (2 octobre 2026)

Je me promenais jeudi 2 octobre à La Rochelle à pied jusqu’à la Médiathèque quand j’ai aperçu à quai la réplique du navire de Magellan le Nao Victoria avec son grand pavillon espagnol. Il faisait beau, la ville était à la fois calme et avec un peu de touristes étrangers (il y avait un bateau de croisière au môle d’escale le Norvegian Star).

Le Nao Victoria à quai avec à l’arrière-plan le pont en métal, le quartier du Gabut et ses tags, la tour Saint Nicolas

C’était calme parce que, suite aux mouvements lycéens d’hier le lycée Jean Dautet du centre-ville comme l’Université aux Minimes étaient fermés. Il ne restait plus que les stigmates d’un feu de poubelle devant les grilles… et des slogans sur des bouts de carton dont peu avaient vraiment un lien direct avec la problématique des lycées (il était notamment question de Bernard Arnaud, du RN, du voile…). Pour moi les vrais problèmes sont ces rythmes absurdes, ce saucissonnage des matières, la surnotation permanente et l’absence de vérification palier par palier que certaines connaissances et compétences ont été acquise, la base Parcoursup et, derrière, nos Universités publiques qui font de la concurrence, accueillent des étudiants trop nombreux et dont beaucoup n’ont pas les capacités… mais nous en reparlerons une autre fois.

J’avais juste envie de changer mes livres… mais la Médiathèque n’est pas ouverte le jeudi matin et j’ai donc visité le Nao Victoria comme j’avais visité l’Hermione quelques années auparavant quand elle était accostée exactement au même endroit à la veille d’un nouveau périple en Méditerranée en 2018. (voir L’Hermione et les autres…)

Le Nao Victoria vu depuis l’Aquarium : on voit bien les 3 tours caractéristiques du La Rochelle de gauche à droite la tour de la Lanterne la Tour de le Chaîne et la Tour Saint-Nicolas

Le port de La Rochelle est incroyable. Quand bien même on n’a aucune envie de voyage, il vous ouvre sur des horizons lointains sans bouger… Et là il me remmenait dans le Pacifique d’où j’arrive et qui occupe encore mon univers mental (voir Sommaire géographie Pacifique.

Effectivement à l’été 2015 quand j’ai créé mon blog Amnistiegenerale, je passais mes vacances d’été à La Rochelle, l’un des premiers articles historico-géographiques (le 23 août) est intitulé Circumnavigation 1 Magellan. J’enchaînais ensuite sur les autres grands tours du monde à la voile (celui de Drake que je connaissais mal, j’évoque Bougainville, Cook, La Pérouse, Dumont-d’Urville…).

C’est un article très factuel et assez court que je reprends ici faute de quoi on a du mal à comprendre l’intérêt d’avoir construit au XXIe siècle une réplique de nef du début du XVIe siècle.

Magellan et le premier tour du monde (1519-1522)

A agrandir ici

Magellan est un navigateur portugais (né en 1480), et pourtant c’est bien pour le compte du royaume d’Espagne qu’il part en 1519 à la tête d’une escadre de 5 vaisseaux et 237 hommes avec l’intention de trouver une route plus rapide pour rejoindre les « îles aux épices » (qui se trouvent dans ce qui est aujourd’hui l’archipel indonésien).

Les 5 vaisseaux de l’expédition sont la Trinidad (nef amirale commandée par Magellan), le San Antonio (Cartagena), la Concepción (Quesada), le Santiago (Serrano) et la Victoria (Mendoza).

Le récit complet du voyage a été rédigé par un Italien, Pigafetta, qui fait partie des 18 survivants : c’est lui qui a tenu un journal de voyage et l’on connaît donc précisément toutes les péripéties de cette expédition.

Partis en août 1519 de Séville, ils passent aux Canaries (qui sont espagnoles), arrivent au Brésil (portugais), essaient de contourner l’Amérique du Sud… perdent du temps dans le Rio de la Plata (là où se trouve aujourd’hui l’énorme agglomération de Buenos Aires) qu’ils remontent avant de s’apercevoir que l’eau devenant de moins en moins salée ce n’est sans doute pas le passage qui leur permet de contourner le continent. L’expédition reprend sa route vers le sud.

Bref le temps a passé et Magellan décide d’hiverner en Patagonie. On est début avril 1520, c’est là qu’il se trouve confronté à une mutinerie (dite « mutinerie de Pâques ») menée par trois des capitaines des autres navires qui ne croient plus qu’on va trouver le passage vers l’ouest et préféreraient rentrer.

Magellan gère assez bien l’affaire : Mendoza et Quesada sont exécutés, Cartagena et un prêtre abandonnés sur le rivage ! Quarante autres mutins sont amnistiés (il est difficile de se passer d’eux !)

Pendant l’hivernage Magellan tente d’explorer les parages mais y perd un navire le Santiago qui s’échoue.

L’expédition repart enfin en août 1520 (cela fait donc un an qu’elle a quitté Séville !) et, en octobre, Magellan trouve enfin l’entrée du détroit qui porte aujourd’hui son nom et s’y engouffre. Les vents et courants sont très violents : il met un mois à traverser.

L’environnement hostile de détroit de Magellan (juillet 2026)

Au milieu du détroit, le pilote du San Antonio, se rebelle avec ses hommes. Le San Antonio rebrousse chemin, et repart vers Séville où il arrive en mai 1521 avec 55 hommes à son bord.

Bref, quand Magellan arrive dans ce nouvel océan qu’on va baptiser « pacifique », il n’a plus que trois navires. Il n’est pas tant surpris par l’ immensité que par le vide. Trois mois de mer, quasiment sans vivres et sans rencontrer de terre où l’on peut mouiller. L’équipage souffre gravement du scorbut et du béribéri.

Les voilà qui touchent enfin Guam dans l’archipel des Mariannes (que Pigafetta appelle « islas de los ladrones » , îles de voleurs car ils s’y font piller par les indigènes) puis les Philippines.

Près de l’île de Cebu (aux Philippines) un affrontement a lieu entre Magellan et les indigènes au cours duquel Magellan est tué : on est en avril 1521.

C’est Elcano qui prend alors le commandement. Il reste 113 hommes ce qui est insuffisant pour manœuvrer 3 vaisseaux : la Concepción est brûlée : il ne reste donc plus que la Victoria et la Trinidad.

On arrive enfin dans les parages de ces îles aux épices tant convoitées (les Moluques) : on est en novembre 1521. L’ennui c’est que l’expédition est maintenant dans la zone d’influence portugaise telle qu’elle a été délimitée suite au traité de Tordesillas de 1494.

Les deux navires chargent leur précieuse cargaison mais au moment de partir en décembre 1521, la Trinidad victime d’une voie d’eau est obligée de rester sur place pour des réparations. Quand elle repart quatre mois plus tard elle est arraisonnée par les Portugais avec 20 marins à son bord.

Entre temps la Victoria (avec 60 hommes) réussit à traverser l’océan indien, passer le cap de bonne Espérance et arrive à Séville en septembre 1522 avec 18 hommes d’équipage. L’expédition a donc duré plus de 3 ans : c’est le premier tour du monde.

 Pour aller plus loin…

Magellan Stefan Zweig

Si l’on veut en savoir davantage sur cette expédition on pourrait lire le Magellan de Stefan Zweig, Magellan. Der Mann und seine Tat, 1938 ‚ en français Magellan, réédité chez Grasset en 2010 et aujourd’hui en livre de poche.

Rappelons pour ceux qui l’ont oublié (!) ou précisons pour les autres (comme moi pour qui ce n’était pas très clair) que Stefan Zweig est un auteur et biographe autrichien né en 1881 à Vienne qui s’est exilé au Brésil à cause de la montée du nazisme (il était juif) et s’est suicidé en février 1942. Sa nouvelle la plus connue est sans doute Le joueur d’échec (parue à titre posthume en1943).

Quel Nao Victoria dans tout cela ?

On comprend donc que, dans cette expédition où l’on est parti à 5 navires, seule la nef (ou caraque) Victoria a réussi le tour du monde d’où l’idée au tournant des années 2000 d’en construire une réplique et d’essayer de lui faire faire également un tour du monde.

Le véritable Victoria était un petit navire de 28 m de long avec un tirant d’eau de 2m qui avait 3 mâts et naviguait avec 42 hommes d’équipage. Il avait été construit dans un chantier naval du Pays Basque (à Ondarroa un village situé sur la côte entre Bilbao et San Sébastian) en 1518. Après son tour du monde on l’a revendu à un marchand, il a repris du service et a fait naufrage dans les Antilles en 1570 ce qui montre sa solidité exceptionnelle.

On a construit une première réplique pour l’exposition universelle de Séville en 1992 (qui marquait le 500e anniversaire de la découverte de l’Amérique par Christophe Colomb (je sais pertinemment qu’il est désormais politiquement incorrect d’écrire les choses ainsi et que je devrais a minima mettre des guillemets à « découverte » mais je ne rentrerai pas pour l’instant dans ces considérations idéologiques et mémorielles).

La maquette de la Victoria dans le Pavillon de la Navigation à l’exposition universelle de Séville

Il y avait à l’exposition universelle de Séville en 1992 un pavillon particulièrement visité celui de la navigation et à quai étaient amarrés des répliques des trois caravelles de Christophe Colomb et une réplique de la Victoria.

Cette première réplique a été construit à Huelva (près de Séville au bord de l’océan) mais n’a pas pu faire son entrée triomphale le jour prévu… il n’y avait pas assez d’eau compte tenu de la marée… juste 80 cm pour un navire qui initialement avait certes un faible tirant d’eau (2 m). Le port de Séville au bord du Guadalquivir se trouve dans une région basse qui a beaucoup sédimenté en 500 ans.

Ensuite cette première réplique de la Victoria s’est rendue à Aïchi au Japon pour l’exposition universelle de 2005 : on la voit ici dans le port de Nagoya.

La première république du Victoria de Magellan photographiée en 2005 dans le port de Nagoya près d’Aïchi où se tient une exposition universelle

Tout cela je l’ai appris en cherchant sur Internet car ce n’est pas ce navire que j’ai vu à La Rochelle mais cela m’a fait réfléchir car il y a quelques mois je préparais un cours de géographie sur le Japon et la Corée du Sud à mes Khâgneux en Nouvelle-Calédonie et je m’intéressais notamment au « soft power » de ces deux pays (voir Quelques éléments sur le « soft power » japonais et coréen).

Mon article s’ouvrait sur cette photo qui m’avait semblé extraordinairement bizarre… et je découvrais avec stupéfaction l’engouement international actuel pour le manga/anime One Piece et a posteriori je me souvenais de la fascination de mes jeunes enfants, aujourd’hui trentenaires, pour un dessin animé franco-japonais (Les mystérieuses cités d’or – 39 épisodes, qui date de 1982-1983 mais qu’ils avaient découvert à la télévision en Nouvelle-Calédonie à la fin des années 1990… Il n’y avait qu’une alors qu’une seule chaîne, peu de temps de diffusion, pas de jeux vidéos à la maison et moins de 10 cassettes VHS ).

Un condensé étonnant du Japon d’aujourd’hui : le lac Ashi à Hakone avec le Mont Fuji à l’arrière-plan, un tori (donc un sanctuaire shinto) et un bateau pirate pour les touristes (il y en a 3). Ce lac de cratère se trouve sur la route de Tokaido (entre Kyoto et Tokyo) et c’est l’escale de l’ekiden d’Hakone du Nouvel An

Je suis convaincue que l’imaginaire de ces générations a pu être profondément et durablement imprégné par quelques thèmes historico-géographiques à la limite de la fantasy mais que ce n’est désormais peut-être plus le cas des enfants et adolescents d’aujourd’hui à l’heure des innombrables chaines TV, des tablettes, des smartphones où l’on scrolle et où chacun sur Netflix (ou d’autres plate-formes regarde son propre programme).

Je m’étais également intéressée à cette occasion aux 3 expositions universelles organisées par le Japon (voir Le Japon et son image actuelle à l’international : quelques repérages sur les expositions universelles) : Osaka 1970, Aïchi 2005 et Osaka 2025 correspondant à 3 étapes de son évolution économique, sociale et culturelle.

On semble oublier aujourd’hui à quel point ces expositions universelles ont connu d’engouement, depuis la première à Londres au milieu du XIXe siècle cela avant qu’on puisse voyager facilement en avion et qu’on ait accès via Internet à des tas d’informations, de cartes, de photographies.

Et c’est seulement récemment que j’ai donc pris conscience du fait que l’imaginaire des Japonais (et des autres terriens qui dans la foulée ont lu des mangas et vu les dessins animés qui en sont inspirés a été forgé par ces expéditions espagnoles vers l’Amérique.

La première réplique désormais amarrée définitivement à Séville après sa grande expédition entre 2004 et 2006

Pour en revenir au Nao Victoria actuel c’est une deuxième réplique plus récente construite près de Séville en 2020 à l’instigation de la Fundación Nao Victoria créé en 2006 (une fois que la première réplique est rentrée à bon port à Séville et qu’on ne sait plus quoi faire).

C’est la seconde réplique qu’on trouve à La Rochelle et qui se déplace sur certains grands rassemblements de voiliers comme l’Armada qui a lieu à Rouen (depuis le bicentenaire de la Révolution en 1989)

Parallèlement l’Argentine et le Chili ont chacun construit une réplique de cette nef Victoria. Rappelons que ces deux pays d’Amérique du Sud se partagent la Terre de Feu au Sud de la Patagonie et que cette région du monde est devenue très visitée par un tourisme de croisière en période d’été austral.

Une petite carte qui permet de visualiser les éléments importants de cette région du globe qui avait été largement délaissée après l’ouverture du canal de Panama en 1914 et qui a retrouvé une nouvelle prospérité avec des croisiéristes aisés à l’ère de la mondialisation
La réplique argentine de la Victoria qui se trouve à Puerto San Julian (à environ 350 km au Nord de l’entrée du détroit de Magellan). Elle est sur le rivage.

La ville de Punta Arenas (environ 130 000 habitants) dispose également d’un Museo Nao Victoria qui remonte à 2011 et où l’on trouve 4 républiques (celle de la Victoria, celle du Beagle -qui est le navire de Charles Darwin passé dans les parages en 1834, celle de la goëlette Ancud du Président chilien en 1843 qui prit possession du détroit de Magellan et enfin celle du James Caird (un petit bateau d’une expédition de 1916 de l’explorateur britannique de l’Antarctique Shackleton).

Conclusion ?

J’en resterai là pour l’instant mais il me semble important, dans le monde d’aujourd’hui, de bien distinguer l’original (parfois forcément disparu) de ses copies ultérieures, la réalité et la fiction. C’est de plus en plus difficile dans ce monde « dysneylandisé » selon l’expression de la géographie Sylvie Brunel.

le site de la Fondacion Nao Victoria ici

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