Le tour du monde à l’endroit ou à l’envers ? De Magellan (1519-1522) à Guirec Scoudée (2026)

Cet article m’a été inspiré par l’actualité : je voulais juste, dans mon cours de géographie sur la mondialisation, faire un petit rappel sur l’ouverture européenne à partir du milieu du XVe siècle et surtout du XVIe siècle (le « Siècle d’Or de l’Espagne) (voir L’ouverture européenne à partir du XVI e siècle) en me focalisant sur le périple de Magellan autour du monde (1519-1522). Ce périple en effet démontre concrètement que la terre est bien « ronde » (disons plus scientifiquement que c’est une sphère) et qu’on peut donc partir de l’Europe en passant par l’Ouest ou en passant par l’Est pour atteindre le même point en Asie du Sud-Est là où sont les épices convoitées.

L’Ultime, trimaran de 32 m, sponsorisé par la MASCF (mutuelle) de Guirec Scoudée parti le 23 décembre 2025 est arrivé à Brest le 29 mars 2026, battant le record du tour du monde à la voile en solitaire et sans escale dans le sens contraire des grandes courses à la voile… bref dans le sens de Magellan mais en passant par le cap Horn face aux vents d’Ouest

On peut donc faire le tour en partant par l’Ouest ou par l’Est mais si j’ai pris soin de rajouter l’équateur et les tropiques sur la carte du voyage de Magellan (qu’on trouve sur Wikipédia) c’est que, quand on navigue à la voile, il n’est pas confortable de naviguer face au vent -on doit alors manœuvrer et tirer des bords voilà pourquoi les navigateurs à voile ont toujours été enclins à se laisser pousser par les vents favorables et notamment les alizés qu’on trouve aux latitudes tropicales et qui poussent tranquillement vers l’Est (en évitant les calmes équatoriaux -le « pot au noir »-) tandis qu’aux latitudes tempérées on peut profiter de se laisser pousser par les vents d’Ouest -souvent plus puissants-.

Dans un cas comme dans l’autre il faut éviter d’être pris dans des tempêtes trop puissantes… ce qui est possible aujourd’hui en partie grâce aux excellentes données météorologiques. Mais combien de navigateurs ont fait naufrage…notamment dans les parages du cap Horn ou du côté des Salomon (La Pérouse).

Mais dans quel sens faire le tour du monde si l’on doit passer des latitudes tropicales ou latitudes tempérées ? Est-on pressé (c’est la marque de la société industrielle depuis le milieu du XIXe siècle) ? A-t-on besoin de sécurité pour éviter le naufrage dans les lieux les plus dangereux (en termes de vents et de courant) ? Risque-t-on de se faire arraisonner ou tuer si l’on touche terre dans des régions interdites ?

Circumnavigation : quelques routes et quelles durées ?

J’avais, il y a une dizaine d’années, rédigé sur mon blog Amnistiegenerale un certain nombre d’articles concernant la « circumnavigation » cette navigation autour du monde qui a été très importante autrefois pour décrire, classifier et cartographier le monde, ce à quoi les Européens se sont attelés avec détermination, surtout à partir du XVIIIe siècle -à l’époque des Lumières donc – avec les grandes expéditions de Bougainville et de Cook, de Lapérouse, de d’Entrecasteaux ou de Dumont-D’Urville qui ont une réelle portée scientifique alors que les premières expéditions étaient des expéditions de découverte d’or et d’épices et d’appropriation de nouvelles terres.

C’étaient les premiers articles du blog (voir Circumnavigation 1 Magellan et les suivants voir Circumnavigations (qui évoquent Drake, les marins hollandais du XVIIe, les précurseurs de Cook -dont Wallis-, Bougainville, Cook, La Pérouse et les expéditions qui le recherchent -d’Entrecasteaux et Dumont d’Urville).

J’ai tenté, dans ces différents articles, de faire un peu le contraire de ce qu’on peut trouver sur wikipédia (des milliers de détails encyclopédiques qu’on ne peut pas mémoriser) ou dans des vidéos grand public (des anecdotes qui captent l’attention mais n’apportent que du divertissement -voir Anecdotes et exemples : la grande différence ?) pour me contenter d’éléments plus simples, qui permettent de comparer les expéditions, leurs conditions matérielles et leurs objectifs (voir Comment comprendre les problèmes de la navigation à voile à l’époque des grandes expéditions de découvertes : l’exemple de l’Hermione ?, en me focalisant sur les dangers inhérents à la navigation, au climat et les rapport avec les peuples rencontrés.

Parmi les expéditions qui m’ont le plus intéressé figurent celles de Cook (Circumnavigation 6 Cook) et de La Pérouse (voir Circumnavigation 7 La Pérouse et Circumnavigation 8 Sur les traces de La Pérouse) pour des raisons purement personnelles… je travaille à la fois dans un lycée qui porte le nom de La Pérouse (voir Le LAP, lycée Lapérouse de Nouméa, amiral de la flotte des lycées calédoniens !) et à l’Université de la Nouvelle-Calédonie qui se trouve avenue James Cook !

Les 3 voyages de James Cook (rouge 1768-1771 qui passe par le cap Horn, vert (1772-1775 où il part vers l’Est et découvre la Nouvelle-Calédonie) et bleu 1776-1779 où il cherche le passage vers le Nord et renonce-pointillé après la mort de Cook à Hawaï)

L’expédition de La Pérouse 1785-1788 et le naufrage à Vanikoro (Salomon)

On se rend donc compte que ces navigateurs d’autrefois, selon leur objectif principal, partaient vers l’Ouest ou vers l’Est… avec des difficultés majeures pour franchir le détroit de Magellan (Drake) ou le Cap Horn (Cook qui le franchit dans les 2 sens, La Pérouse face au vent). Leur expédition dure environ 3 ans.

Et le tour du monde de Guirrec Scoudée ?

C’est un pari particulier : aller vite mais en choisissant le sens du tour du monde qui va a priori le moins vite et qui est surtout beaucoup plus dangereux pour un navigateur en solitaire puisqu’il revient à être face au vent dans l’hémisphère Sud aux latitudes moyennes, celles des « roaring forties » (« quarantièmes rugissants »)

Le site du périple de Guirec Scoudé montre qu’il a pris de l’avance sur le record (établi à 122 jours) en remontant aux latitudes tropicales dans l’océan Indien (pour être poussé par les alizés) plutôt que d’être plus au Sud face aux vents d’Ouest et de devoir tirer des bords. Son bateau n’était pas conçu au départ pour être manœuvré seul (même si c’est possible avec les moyens modernes) et est beaucoup trop fragile pour affronter trop longtemps des vents contraires trop violents d’où le choix de ce trajet.

Parmi ses remarques à l’arrivée il y en a une très intéressante et d’actualité : il explique que la fin du périple a été anxiogène quand il s’est retrouvé à passer le cap de Bonne Espérance alors même que la tension internationale a bloqué le détroit d’Ormuz et menace indirectement le canal de Suez -très encombré-. Il explique à quel point c’est dangereux pour son frêle catamaran qui va vite au milieu des monstres (porte-conteneurs et pétroliers) de la mondialisation actuelle. Voici pour s’en convaincre la capture écran du site Marine Traffic ce 12 avril 2026 (alors qu’a priori des négociations de paix sont en cours au Pakistan entre l’Iran et les Etats-Unis).

Le trafic en temps réel au cap de Bonne Espérance (rouge = pétroliers, vert = porte-conteneurs, orange = bateau de pêche, le seul bleu vif est un navire de croisière (le Queen Mary 2 -voir Carnival et Royal Caribbean : les leaders de la croisière ?)

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