La mémoire de Joseph René Bellot, de Rochefort à Greenwich ? (14 octobre 2026)

Lors de récentes Journées du Patrimoine (notamment en 2021), il a été possible de redécouvrir un navigateur rochefortais aujourd’hui bien oublié : Joseph-René Bellot (1826-1853). Au milieu du XIX e siècle il s’était porté à la rescousse de l’expédition britannique Franklin laquelle cherchait à ouvrir le passage du Nord-Ouest. Il est mort à 27 ans en tombant dans la banquise !

L’occasion dans cet article de montrer comment le parcours d’un individu replacé dans son environnement local et son époque permet de relier des éléments historiques qui entrent dans nos programmes d’histoire-géographie, lui donnent une humanité qui permet de mieux les mémoriser mais aussi de réfléchir à leur portée (voir aussi l’article Rédiger une biographie contextualisée : un exercice formateur ?) et permet de « recycler » l’histoire en surfant sur les modes actuelles.

Le cénatophe en hommage à Joseph-René Bellot (1826-1853) au cimetière de Rochefort datant de 1862 : quatre ours blancs portant un canoë renversé veillent sur la dépouille du navigateur mort dans la banquise en 1853

Mais qui est donc Joseph-René Bellot (Paris 1826- Nunavut 1853) ? Un homme honoré dans des lieux où il n’est ni né ni mort !

L’originalité de ce temple est également d’abriter une ancienne bibliothèque publique de plus de 4600 volumes dont le fonds permet de comprendre ce qui intéressait les lecteurs de la deuxième moitié du XIX e siècle : on a a la fois des ouvrages classiques et quantité de récits de voyages et d’expédition. Voilà aussi pourquoi le personnage de Bellot a autant fasciné, par le fait qu’il soit mort en expédition et si jeune (27 ans), par son intrépidité, par le fait qu’il ait laissé de nombreux récits de ses expéditions et parce que sa mémoire a continué à être entretenue jusqu’à aujourd’hui.

Joseph-René Bellot est mort en 1853 dans la banquise du Grand Nord Canadien (dans ce qui est aujourd’hui le territoire du Nunavut -voir Le Nunavut : la prise en compte des droits des peuples premiers du Grand Nord canadien et des questions environnementales ?) mais, sa mémoire n’est restée qu’en deux endroits : à Londres (ou plus précisément à Greenwich au bord de la Tamise en face du quartier d’affaires de Canary Wharf) où se trouve un obélisque édifié en 1853 et à Rochefort où se trouve un cénotaphe datant de 1862.

Comment peut-on encore se souvenir de cet homme au XXI e siècle ?

La plaque mentionne : « à l’intrépide jeune Bellot de la Marine française qui dans sa tentative pour secourir Frankin partage le destin et la gloire de cet illustre navigateur. De la part de ses admirateurs britanniques ».

Précisons que le navigateur britannique John Franklin était parti en expédition en 1845 avec deux navires le HMS Erebus et le HMS Terror pour tenter de trouver le passage du Nord-Ouest et avait disparu. Deux expéditions avaient été lancées notamment par sa riche veuve (Lady Franklin) pour le retrouver, expéditions auxquelles un jeune officier de marine français, Bellot, a été autorisé à participer. Bellot s’était parfaitement intégré dans l’équipage britannique ce qui est suffisamment rare tant les traditions sont différentes entre la Royal Navy et la Royale.

D’où cette particularité d’aujourd’hui : seuls deux Français possèdent un monument à Londres, le général de Gaulle (une statue récente qui date de 1993 et évoque « l’homme du 18 juin »)… et ce Bellot oublié aujourd’hui de tous sauf de quelques Rochefortais, qui appartient à une époque où la navigation et l’exploration étaient essentielles pour les Britanniques.

L’importance de Greenwich pour les Britanniques et pour le monde !

Car le lieu où se trouve l’obélisque de Bellot est loin d’être anodin. Greenwich se trouve en aval de la Tamise sur la rive droite, abrite toujours le siège de l’Amirauté et l’observatoire (en haut de la colline). C’est là que se trouve le méridien d’origine (méridien de Greenwich) à partir duquel tout notre système de repérage de la longitude et le système des fuseaux horaires se met en place.

Greenwich est, symboliquement, le lieu « gardien du temps » pour le monde entier. Ne parle-t-on pas d’heure « GMT » (comme Greenwich Meridian Time) ?

Le premier méridien à l’observatoire de Greenwich

Effectivement le calcul de la longitude a été longtemps un casse-tête pour les navigateurs puisqu’il est nécessaire pour la calculer de manière précise de pouvoir disposer d’un chronomètre pour faire le point à midi précisément.

C’est ce qui explique qu’au début du XVIIIe siècle une loi du Parlement britannique le Longitude Act ait été votée en 1714 octroyant un prix considérable à l’horloger qui serait capable de mettre au point un chronomètre de marine suffisamment précis pour que quand on est en mer l’heure reste précise malgré le roulis et le tangage faute de quoi on ne peut pas faire le point correctement et l’on risque alors de faire naufrage ou de ne pas cartographier correctement les obstacles. Cette histoire est justement retracée dans le musée de Greenwich où l’on trouve à la fois le texte original du Longitutude Act et des chronomètres de marine. Aujourd’hui à l’ère du GPS on a oublié le problème.

site officiel du musée de Greenwich ici

Mais, au XIX e siècle à l’époque de Bellot, la question du calcul de la longitude est résolue, il ne reste plus qu’à explorer quelques routes maritimes encore inconnues et qui nous intéressent jusqu’à aujourd’hui notamment dans les régions polaires arctiques comme antarctiques. L’idée de trouver un « passage du Nord-Ouest » qui permet de contourner le Canada en passant par le Nord pour rejoindre le détroit de Béring et l’océan Pacifique intéresse les navigateurs depuis longtemps.(voir aussi le compte-rendu de notre Café géographique « Mondes arctiques » organisé à La Rochelle en 2015).

Donc un détour par Greenwich semble s’imposer pour l’historien-géographe qui viendrait à Londres et tenterait de comprendre comment la puissance britannique s’est déployée à travers le monde à partir du XVIIIe siècle puis progressivement restructurée à la fin du XX e siècle et au XXI e siècle .

On est en effet là au cœur de la question avec tout un tas d’éléments pour la visualiser : l’observatoire et son méridien, l’Amirauté, le musée, un ancien trois mats, le Cutty Sark (qui transportait du thé jusqu’en Chine) arrimé au bord de la Tamise et, en face, dans d’anciens docks de l’East End, le quartier d’affaires de Canary Wharf avec ses buildings.

Quel est le parcours de Joseph René Bellot ?

Mais revenons à Joseph René Bellot. Les frères actuels de la loge maçonnique l’Accord Parfait de Rochefort ne l’ont pas oublié et ont fait réaliser cette plaque qui se trouve au cimetière de Rochefort et permet de comprendre ce cénotaphe totalement atypique qu’on y trouve. La notice biographique est bien faite, tout en omettant différents éléments importants pour comprendre la manière dont la mémoire de cet homme a été transmise. Car on n’y trouve que des lieux, des dates, des noms de navires.

Bellot n’est pas né à Rochefort mais à Paris en 1831. Il n’y a pas vécu longtemps. Il est arrivé à l’âge de 5 ans avec sa famille. Dès l’age de 15 ans il a été admis à l’École Navale de Brest et a rapidement passé sa courte vie en expédition sur des navires français puis britanniques avant de mourir à 27 ans

S’il n’a pas été oublié c’est notamment parce que son père Étienne Suzanne Zacharie Brumaire Bellot (1799-1878), maréchal-ferrant à Rochefort était un notable de ce port militaire et a joui d’une grande longévité (mort à 78 ans, à la fin de sa vie il est propriétaire et viticulteur).

Il était membre de la loge maçonnique l’Accord Parfait. Sur les registres d’état-civil de Rochefort on peut découvrir qu’il a eu 9 enfants : Joseph-René est son aîné suivi de 7 filles et d’un dernier fils, né vingt ans plus tard qui est aussi officier de marine.

Son fils Joseph René Bellot a été initié très jeune à la loge l’Accord Parfait et passe maître en 1848 (il n’a donc que 22 ans). Un cartouche à sa mémoire se trouve dans ce temple qu’on ne peut visiter qu’à l’occasion des journées du Patrimoine.

Le cartouche en hommage à Bellot au temple maçonnique de la rue Lafayette à Rochefort

Le cartouche en hommage à Bellot présent dans le temple de l’Accord Parfait à Rochefort.

Le « savant anglais Sabine » auquel il est fait allusion est Edward Sabine (1788-1883), explorateur, astronome, président de la Royal Society, qui lui aussi au début de sa carrière avait cherché (en vain) le passage du Nord-Ouest (il n’a été trouvé qu’au début du XX e siècle).

Le temple de l’Accord Parfait à Rochefort, rare vestige de la franc-maçonnerie du XIX e siècle

Effectivement si la mémoire de Joseph René Bellot est restée à Rochefort, on la doit aux frères de la loge maçonnique l’Accord Parfait. Il s’agit d’une vieille loge maçonnique, fondée en 1776.

En cette période du dernier quart de XVIIIe siècle la franc-maçonnerie est active en France à Paris et dans les ports notamment militaires (comme Rochefort, Brest ou Toulon).

A la veille de la Révolution le Grand Maître du Grand Orient de France (fondé en 1773) est Philippe d’Orléans.

La franc-maçonnerie va rester très active dans le courant du XIX e siècle et c’est ainsi que la loge l’Accord Parfait s’installe en 1843 dans ses locaux actuels à Rochefort, rue La Fayette et présente aujourd’hui l’un des plus vieux temples maçonniques en France, le seul classé monument historique .

temple de l’Accord Parfait à Rochefort

Cet article est la mise à jour de mon article présent sur le site de l’APHG Poitou-Charentes publié en octobre 2021

Conclusion ?

Il y a fort à parier que, d’ici peu, on tente de recycler Joseph René Bellot dans le monde du XXI e siècle. Jusqu’à présent on s’était contenté de monuments, de plaques explicatives, de visites et de conférences.

Qui sera le premier sur le créneau : BD ou roman graphique (à une époque où ce créneau à la vent en poupe) ; épisode de série télé style « Meurtre à Rochefort » sur fond de mystère maçonnique (autre créneau porteur) ; film à grand spectacle mais où l’on devra forcément réussir à inventer une histoire d’amour dans les glaces de la banquise… (mais qui ne sera vendable que si l’on réussit à y placer des femmes, des homosexuels et des minorités culturelles -Inuits du Nunavut ?- (voir l’article du gouvernement de Canada : Lieu historique national des Épaves-du-HMS Erebus-et-du-HMS Terror ) !

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