Le long voyage autour du monde de mon piano…(26 octobre 2026)

J’ai vérifié hier sur le site de Marine Traffic : le Nordpacific qui transporte mon piano électronique (et également mon violon électrique…) en plus de quelques effets personnels de mon déménagement était accosté au port de Rotterdam. Mon déménagement a été empaqueté le 12 août dernier à Nouméa et devrait être livré à La Rochelle début novembre par un déménageur périgourdin : cela commence à faire long ! (voir voir Suivre son conteneur de déménagement à travers les mers et les océans (31 août 2026).

Quelle route autour du monde quand on va de Nouvelle-Calédonie en Europe ?

Le Northpacific le 4 janvier 2026 dans le port de Cork en Irlande : il date de 2018 et fait 195 m de long

Il est parti le 31 août 2026 du port de Nouméa, s’est arrêté à Brisbane en Australie et ensuite je l’avais perdu de vue. J’imaginais qu’il allait passer par Singapour puis le canal de Suez… ou le cap de Bonne Espérance, car la route est moins longue dans ce sens.

Mais non ! Il a traversé le Pacifique, est passé par le canal de Panama, s’est arrêté quelque part dans les Caraïbes puis a traversé l’Atlantique et se retrouvait hier dans le plus grand terminal de porte-conteneurs d’Europe…l’avant-port de Rotterdam. Mais ce n’est pas terminé car a priori après un passage par Dunkerque puis par Le Havre, mon conteneur va redescendre sur Bassens (c’est à dire le petit terminal porte-conteneurs de Bordeaux) en changeant de navire.

Capture écran de Marine Traffic

Tout cela me replonge dans mes préoccupations de géographe, notamment au 1er semestre de 2026 quand j’étais chargée de cours à l’Université de la Nouvelle-Calédonie du CM (cours magistral) sur la géographie de la mondialisation en 1ère année.

J’ai alors beaucoup évoqué le trafic des porte-conteneurs à travers le monde (voir La flotte mondiale de porte-conteneurs en 2026 : repérages), les points de passage stratégiques (voir Les « choke points » et la mondialisation : repérages) et expliqué comment l’on pouvait utiliser le site professionnel Marine Traffic quand on était professeur ou étudiant pour réfléchir aux flux de la mondialisation (voir Utiliser le site Marine Traffic pour visualiser et commencer à comprendre la mondialisation ?).

Les itinéraires les plus courts ne sont pas forcément les plus intéressants !

Ce qui est troublant ces dernières années c’est que mes collègues professeurs d’histoire-géographie dans leurs cours de géographie au lieu de parler du réel, du concret… de faits avérés, observables, localisables, quantifiables… ce qui est somme toute la base de l’analyse géographique se sont mis à évoquer sans cesse des idées abstraites : « enjeux », « concurrences », « inégalités socio-spatiales » et finissent par se focaliser sur des éléments somme toute largement idéologiques qu’il faut problématiser avant de partir des faits.

Ainsi en est-il de cette idée simpliste que le changement climatiques (qui impacte très fortement les régions polaires et conduit à la fonte de la banquise) permettrait d’utiliser bien davantage en été des voies maritimes plus courtes : les passages du Nord-Est (contournant la Sibérie) et du Nord-Ouest (contournant le Canada).

Il se trouve qu’en 2015 nous avions organisé à La Rochelle avec l’Association des Professeurs d’Histoire-Géographie un café géographique sur les mondes arctiques (qui était dans les programmes de géographie en Seconde sous l’intitulé pédant « les mondes arctiques : une nouvelle frontière sur la planète« ) et avions reçu à cette occasion un jeune géographe de Poitiers Antoine Delmas qui venait de soutenir une thèse sur le tourisme au Groenland. J’en avais rédigé un long compte-rendu de 8 pages (qu’on peut retrouver ici en PDF). Je n’avais jamais réfléchi à cette cette question. J’y écrivais :

Quand aujourd’hui on regarde le site Marine Traffic, on se rend compte qu’il n’y a quasiment pas de trafic sur ces voies maritime arctiques (d’autant plus que la Russie est en guerre).

L’autre idée à la mode était qu’on allait faire circuler des marchandises par train à travers la Chine puis les ex républiques d’Asie Centrale pour rejoindre l’Europe en chemin de fer… parce que c’était plus court. Mais là aussi quand on zoome sur le poste frontière de Khorgos, on est largement déçu…

(voir Le projet chinois des « Nouvelles Routes de la Soie » (BRI – Belt and Road Initiative) : petit repérage en 2024.

Le poste-frontière de Khorgos : un lieu de transbordement de la mondialisation car l’écartement des voies change entre la Chine (système international en Chine et en Pologne -1 435 mm) et et l’ex URSS (écartement plus large à 1 520 mm) et donc les trains de marchandises doivent s’arrêter. Le plus simple est un transbordement de conteneurs sur de nouveaux wagons ouverts avec des portiques(

voir Le Kazakhstan : un petit repérage cartographique et photographique

Mais pour revenir à mon piano on se rend donc compte que l’armateur a préféré suivre un trajet maritime beaucoup plus long, payer le péage du canal de Panama, éviter les tensions géopolitiques aux abords de Bab el Mandeb mais pouvoir charger et décharger des conteneurs au fil des étapes (car aujourd’hui la manutention des conteneurs est largement automatisée et peut donc être beaucoup plus efficace et rapide qu’avant l’informatisation).

Mais pourquoi repenser aujourd’hui à un piano qui franchit le Pas-de-Calais ?

Il y a une dizaine d’années je tentais de faire écrire des nouvelles historiques à mes élèves de Seconde (puis de Première). Le premier thème proposé portait sur l’émigration européenne au XIXe siècle vers l’Amérique (Etats-Unis, Canada, Amérique du Sud) ainsi que vers l’Australie et la Nouvelle-Zélande. J’avais fait de petites recherches sur les navires de l’époque et les temps de trajet car on était en train de passer de la navigation à voile à la navigation à vapeur. Par hasard j’avais découvert un navire étonnant : Le Preussen qui avait fait naufrage dans la Manche en 1910 (voir Le naufrage du Preussen (5 novembre 1910) (147 m, 3 mats, 46 hommes d’équipages et 18 noeuds de vitesse commerciale)

Il transportait notamment des Steinway, ces pianos fabriqués à Hambourg et devait atteindre Valparaiso au Chili puis le Pérou. J’en avais tiré une petite nouvelle plutôt originale intitulée My(Stein)way qu’on peut retrouver ici

Un piano Artcase fabriqué à Hambourg (dessin CLG)

L’originalité de cette nouvelle tient au fait que le piano naufragé raconte son histoire à la première personne. C’est un procédé littéraire facile pour un débutant. Il est beaucoup plus difficile de faire parler à la première personne un personnage historique sans que cela ne semble anachronique dans le vocabulaire, le ton, la structure des phrases mais un piano à queue peut bien raconter :

Conclusion

J’ai regardé la météo… Cela doit secouer dans le Pas-de-Calais en ce moment (« avis de grand frais ») mais mon piano risque néanmoins d’arriver à bon port…

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