Il faisait un temps d’automne extraordinaire ce dimanche, j’en ai profité pour aller à pied jusqu’au cimetière de Saint-Éloi, le cimetière historique de La Rochelle qui se trouve à l’Est de la ville et occupe près de 15 hectares. Une partie des tombes remontant au XIXe siècle sont largement à l’abandon mais ce n’est pas le cas de la totalité du cimetière qui est assez fleuri en cette Toussaint 2026.

Je voulais vérifier l’état de la tombe de Philippe Glanzberg et de sa femme : Philippe est un rescapé d’Auschwitz-Birkenau qui était venu dans ma classe de Première au lycée Jean Dautet et qui est décédé en 2010 à l’âge de 90 ans.
Mon mari et moi avions discuté longuement avec lui par la suite et rédigé sa biographie qui était destiné à ses enfants et petits-enfants qui vivent en Amérique. Mais j’avais également choisi de contextualiser ce récit pour essayer de faire comprendre ce parcours et le parcours de mémoire qui a suivi aux jeunes de ma génération.
Retour d’Auschwitz ?
Le jour de son enterrement j’étais justement à Auschwitz avec des collègues participant à l’un de ces voyages de mémoire organisé par le Mémorial de la Shoah pour les professeurs d’histoire-géographie et les chefs d’établissement. Nous sommes rentrés de ce périple de 4 jours très ébranlés et je me suis dit que le choc était trop brutal pour l’infliger à des adolescents.
A cette période de ma carrière et pendant presque dix ans j’ai beaucoup travaillé sur la Shoah et l’embrigadement de la jeunesse dans les régimes totalitaires tant ces questions des génocides me semblaient philosophiquement centrales dans les réflexions historiques à transmettre à notre jeunesse. Les programmes de géographie sont tellement décevant au lycée actuellement que je n’ai vraiment repris un peut goût à la géographie que quand la spécialité HGGSP est arrivée en 2019 et quand j’ai pu enseigner en Khâgne et à l’Université en Nouvelle-Calédonie en 2022.
Je m’en suis notamment exprimée sur mon blog Amnistiegenerale où l’on trouve à la fois cette biographie (voir A propos d’un simple survivant et une petite nouvelle/récit personnelle inspiré de cette expérience voir Un simple survivant (11 novembre 2025) en expliquant qu’il s’agissait d’une « réflexion sur les liens affectifs qui, de manière irrémédiable, se créent entre un historien et son sujet d’étude ».
La veille de l’enterrement de Philippe nous étions au Mémorial de la Shoah avec mes collègues. Nous avions assisté à une conférence absolument remarquable de Johann Chapoutot qui est pour moi l’historien le plus brillant à décortiquer les mécanismes du nazisme et de antisémitisme pathologique. Nous étions accompagnés en Pologne à Cracovie et Auschwitz d’un jeune professeur de Seine-Saint-Denis Yanis Röder qu’on a souvent vu dans les médias à parler notamment de la montée de l’antisémitisme dans les banlieues.
Je me souviens avoir déambulé avec lui dans les cimetières juifs de Cracovie tandis qu’il me racontait la manière dont certains de ses collègues juifs étaient traités à l’époque : j’écoutais cela avec incrédulité car, à la même époque (2010) dans mon lycée de centre-ville à La Rochelle, cette question ne se posait juste pas.
L’importance des enterrements et des cimetières ?
Dans cette ville de La Rochelle où j’ai vécu plus de vingt ans, personne de ma famille n’est enterré… C’est peut-être au moment de la Toussaint qu’on se rend compte qu’on ne peut pas s’enraciner vraiment quelque part quand on est fonctionnaire et enfant de fonctionnaire : né puis muté dans une région où l’on n’a pas forcément d’attaches familiales, on finit par épouser quelqu’un de déraciné et l’on continue à être déraciné pendant toute sa vie professionnelle jusqu’à ne plus savoir réellement où se poser quand approche l’âge de la retraite.
En ce jour de la Toussaint je n’avais donc aucune tombe à fleurir : celles de ma belle famille se trouve à l’autre bout de la France du côté de Metz, dans cette Moselle dont les habitants ont changé 4 fois de nationalité entre 1871 et 1945 et se sont fait écraser sous un tapis de bombes fin 1944. Celles de ma famille se trouvent en Normandie, dans une région écrasée sous les bombes en juin 1944 et qui n’en est pas encore tout à fait remise.
Alors je pense parfois aux morts des autres, ceux dont les familles vivent au loin, notamment ces familles juives de survivants d’origine européenne, qui ont fui vers l’Amérique et ont toujours l’impression qu’il faudra fuir pour sauver sa peau ou alors tenter de ne pas être rayé de la carte en vivant en Israël.
Conclusion ?
En tout cas j’étais rassurée : j’ai juste un peu nettoyé cette tombe unique à La Rochelle et que personne ne sait trouver dans ce vieux cimetière de 15 hectares.
J’ai juste déposé un petit caillou et pensé à cette famille dont les noms figurent également au Mémorial de la Shoah à Paris avec les noms des 75 000 déportés dont seulement 2 500 ont revu la France. Chez les Glanzberg tous ont été déportés, les 3 frères sont revenus avec leurs numéros tatoués sur le bras (164 517, 164 518 et 164 519), les parents et la petite sœur de 20 ans sont morts le jour même de leur arrivée.
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