Se voiler la face ? (23 octobre 2026)

Il peut sembler étonnant, alors que les réseaux sociaux commentent en boucle l’épisode de manifestations, de pillages de samedi dernier (17 octobre 2026) que je n’aie pas pris le temps de rajouter quelque chose. Est-ce une manière de me voiler la face sur la gravité des faits qui se sont produits ?

A vrai dire j’ai bien écrit deux articles, l’un intitulé Que dire et penser du « mouvement lycéen » ? (11 octobre 2026) et l’autre Mon 17 octobre 2026 à La Rochelle mais je n’ai pas eu le courage d’aller plus loin pour l’instant. Je suis quelqu’un qui, par caractère, déteste les manifestations et plus largement tous les mouvements de foule non organisés. Je n’aime pas les gens qui s’indignent, sont en colère et veulent sauver au choix la planète, la biodiversité, les baleines ou je ne sais trop quoi et encore moins ceux qui pérorent en défendant « leurs droits »… en pensant que tout le monde pense comme eux.

J’ai beaucoup (trop ?) écrit en Nouvelle-Calédonie depuis le 13 mai 2024 sur la situation quotidienne comme sur la situation politique. Vers la fin, il y avait une forme de lassitude à devoir endurer une situation usante parce que justement la seule possibilité était de rester calme, positif, patient et de faire bonne figure tous les matins… pendant que des casseurs, des haineux, des abrutis ont agi pour pourrir la vie de tout le monde. On retrouvera ces nombreux articles dans mon Sommaire chroniques NC sur mon blog Une khâgne aux Antipodes.

Devoir reste calme, patient positif… et bouillir de l’intérieur ?

C’est exactement ce que je ressens à propos de ce qui s’est passé samedi 17 octobre en France mais pourtant je relativise car, à la différence du mouvement insurrectionnel de mai 2024 en Nouvelle-Calédonie qui a bloqué totalement la seule ville du territoire qui s’est retrouvée en état d’urgence, sous couvre-feu pendant plus de 7 mois, avec son aéroport bloqué pendant un mois et demi, son hôpital assiégé, son tissu économique atteint… et par voie de conséquence a bloqué le reste de la Nouvelle-Calédonie qui dépend de cette agglomération pour l’essence, le gaz, tous les biens manufacturés et l’approvisionnement en denrées alimentaires importées -notamment riz, farine-, ce qui s’est passé samedi dernier a surtout impacté des lieux symboliques et connus à Paris (place de la République, quartier des Halles et des Grands Magasins) et les centres et rues commerçantes des grandes métropoles régionales (Bordeaux, Marseille, Lyon…) Les deux éléments particulièrement frappants me semblent l’incendie de l’hôtel de ville de Limoges, l’intrusion dans celui de Marseille sur le plan des symboles. Les pillages de petits magasins ne sont pas une première même s’ils étaient particulièrement nombreux (environ 2 000).

Pour le reste, les Français qui vivent à la campagne ou dans de petites villes n’ont pas été véritablement impactés dans leur vie quotidienne. A La Rochelle, il n’y a eu à ma connaissance aucun magasin pillé ou vitrine éclatée. Ce n’était pas le cas au moment des gilets jaunes en 2019-2020 ni lors de la manif anti bassines en juillet 2023.

Ces images des pillages et des affrontements avec les forces de l’ordre tournent en boucle sur les télévisions et les réseaux sociaux donnant une image absolument catastrophique de la France auprès des touristes étrangers et plus largement auprès des pays étrangers qui n’aiment déjà pas la France et se réjouissent de ce désordre.

Que faire maintenant ?

En Nouvelle-Calédonie, après les 12 jours d’état d’urgence, on a eu l’impression que le pire était passé et avait été évité mais, paradoxalement, à chaque fois qu’un nouvel incident survenait cela conduisait à une nouvelle montée de stress, c’était encore plus insupportable… Ici il y a le sentiment -entretenu par les médias -que le deuxième acte samedi prochain (le 24 octobre) pourrait être encore plus dramatique.

Car, pour l’instant, il y a eu beaucoup de blessés (notamment parmi les forces de l’ordre qui ont ramassé des pavés et des tirs de mortiers tendus voire des coups de pied), sans doute pas mal chez les manifestants et pilleurs (notamment au moins deux gamins qui ont ramassé une grenade qui leur a explosé dans la main… comme s’ils étaient dans un jeu vidéo où l’on peut redémarrer le jeu quand on a perdu la partie sans aucun dommage…).

Dans un pays aux institutions démocratiques et avec des forces de l’ordre qui doivent agir en respectant le droit pour permettre le maintien de l’ordre, le pire, médiatiquement, est qu’un civil soit tué par un policier. Mais le pire du pire est qu’un civil soit tué par un autre civil qui était armé parce qu’on venait s’en prendre à lui et ses biens… et qu’on est entré en phase d’autodéfense. Là cela montre que les forces de l’ordre sont impuissantes.

Quels précédents ?

On l’a vu lors des émeutes suite à la mort de Nahel en juin 2023 qui rappelons-le est un jeune de 17 ans qui conduisait (sans permis) à vive allure une Mercedes (immatriculée en Pologne) sur une file de bus en région parisienne et a déclenché une course-poursuite de 20 mn avec 2 motards qui ont fini par le faire s’arrêter. La voiture a redémarré et le jeune a été tué.

Depuis lors il y a une querelle de procédure pour savoir si le policier qui a tiré doit passer en cour d’Assises (pour « homicide volontaire ») ou en Correctionnelle (pour « violences ayant entraîné la mort sans intention de la donner »). L’affaire est montée jusqu’en Cour de Cassation (sur la procédure) et c’est une Cour d’Appel à Versailles qui doit statuer sur le chef d’accusation et se prononcera le 24 novembre 2026… On n’a donc toujours pas eu de procès au fond.

Cet épisode avait déclenché 9 jours d’émeutes du 27 juin au 5 juillet 2023 dont le bilan est plus de 11 000 feux de poubelles, de près de 6 000 voitures incendiées, plus de 1 000 bâtiments détruits et 3 500 interpellations.

Depuis Nouméa, cette flambée de violence en métropole de 2023 m’avait échappé : nous étions alors en pleine année scolaire, à la période la plus agréable (saison fraîche) et c’est maintenant seulement que je comprends pourquoi, quand le Président Macron débarque à Nouméa quelques jours plus tard, il semble si surpris par la gentillesse de l’accueil et pourquoi son service de sécurité semble si stressé (voir Le discours de Bayeux (1946) et le discours de Nouméa (2023) (30 juillet 2023).

Le précédent mouvement de fièvre avait eu lieu en 2005. Il était lié à la mort de 2 adolescents de 17 et 15 ans à Clichy-sous-Bois qui s’étaient réfugiés dans un transformateur parce qu’ils craignaient un contrôle de police et sont morts. Des émeutes avaient éclaté du 28 octobre au 17 novembre avec un bilan de plus de 9 000 véhicules incendiés, près de 3 000 interpellations principalement dans les ZES (« zones urbaines sensibles »).

Cet épisode avait été médiatement relayé dans les médias nationaux et à l’étranger qui considéraient que la France était en guerre civile. Mais je me souviens qu’à cette date mon fils de 12 ans s’était fait voler son BMX (un truc basique acheté en vide-grenier pour 30 euros et qu’il avait repeint et qui avait pourtant un antivol), que j’étais allée au commissariat et que quelques jours plus tard le vélo avait été retrouvé… La police a d’autres chats à fouetter que de retrouver des BMX dans un pays en guerre civile.

Cet épisode de 2005 a été le déclencheur qui a conduit dans les 10 ans qui suivent à un grand programme de renouvellement urbain (une amélioration spectaculaire du bâti dans les quartiers de ZES). On le voit très bien à La Rochelle dans le quartier voisin de Mireuil notamment quand on a fait le marathon qui permet une très bonne étude géographique sur La Rochelle si on n’est pas trop fatigué (voir L’organisation de l’agglomération de La Rochelle).

Comment maintenir l’ordre dans de telles circonstances ?

C’est là que ce qui a été appris en Nouvelle-Calédonie depuis mai 2024 en matière de maintien de l’ordre pourrait servir. Là-bas la guerre civile a été stoppée d’abord à cause de l’état d’urgence qui a permis de mettre la ville à l’arrêt (mais une telle mesure n’a pas vraiment de sens en métropole, des tas d’endroits en métropole ne justifient absolument pas un tel traitement qui bloque la vie sociale et économique).

Ce qui a surtout été efficace (et contraignant pour certaines professions de la nuit) c’est l’instauration d’un couvre-feu (qu’on a subi jusqu’en décembre d’abord de 18 h à 6 h -toute la nuit- puis un peu réduit 20 h à 5 h, 22 h à 5 h… parce que les troubles avaient lieu la nuit.

Donc l’idée de couvre-feu ponctuels dans certains lieux concernant soit tout le monde, soit les mineurs (non accompagnés d’un représentant légal… et non d’un copain) semble pertinente mais insuffisante car, samedi dernier, les exactions (dont les pillages de magasins) ont d’abord eu lieu en fin de journée.

En Nouvelle-Calédonie nos forces de l’ordre (et notamment les escadrons de gendarmerie mobile et les CRS venus de tous les coins de l’hexagone et qui se sont relayés en 2024) étaient en forme à la fois parce que le temps était agréable et qu’ils étaient bien logés dans les grands hôtels du quartier balnéaire et en repos pouvaient faire du sport, buller à la plage, évacuer le stress… et dormir. Des forces de l’ordre épuisées et non soutenues par leur hiérarchie et par la population finissent par répondre aux provocations… aussi entraînés qu’elles puissent être.

Néanmoins, les gendarmes qui ont dû intervenir sur la route de la « tribu » de Saint-Louis, même avec le renfort ultérieur des Centaures, ont essuyé des conditions de guerre : ils se sont fait tirer dessus à l’affût avec du gros calibre de chasse et caillasser. L’un de leurs jeunes collègues de Melun (Nicolas Molinari) est mort d’une balle de chasse en pleine tête le 14 mai 2024. Et c’est à cause de cette violence extrême à la « tribu de Saint-Louis »que le Haut Commissaire a été particulièrement prudent dans sa réaction (voir La « tribu » de Saint-Louis (Nouvelle-Calédonie) : repérage d’une question sensible (19 mai 2024). Le rétablissement de la circulation a pris des mois sur cette route (voir Le 10e mort par balle de la sédition en Nouvelle-Calédonie à la « tribu » de Saint-Louis ce mercredi 10 juillet 2024 ) et on a préféré mettre des « verrous » pour contrôler les identités (voir aussi Combien de temps va durer le siège de la « tribu » de Saint-Louis : la grande question en ce 10 août 2024 ?)

Par ailleurs à Nouméa la situation en matière de détention d’armes est très différente de celle qui prévaut en métropole. Les quartiers résidentiels à la fois au Sud et dans la périphérie Nord ont édifié des barricades pour empêcher les incursions et les incendies de leurs maisons (ils n’ont même pas cherché à défendre leurs entreprises c’était déjà trop tard dès la première nuit). Ils ont mis en place des tours de garde bien organisés. Les hommes étaient armés, les femmes et les enfants dormaient. En métropole les médias de gauche ont parlé de « milices de colons » avec le plus grand mépris pour ces gens qui à vrai dire défendaient souvent une maison récente sur laquelle il reste 10 à 15 ans de traites à rembourser au banquier avec leur famille à l’intérieur. Tous mes collègues hommes du lycée et de l’Université qui habitaient à Apogoti, Koutio, Magenta, Ouémo, 6e km, Tina, Tuband, Robinson ont vécu cela et auraient préféré que la police ou les gendarmes les protègent… Mais on leur a plutôt demandé de tenir ainsi à distance les Kanaks qui voulaient venir cambrioler ou incendier. Il y a eu au tout début environ 200 maisons incendies à Portes de Fer, Kaméré et Vallée du Tir) car les forces de l’ordre étaient déjà occupés à protéger les pompiers et empêcher de nouveaux pillages/incendies d’entreprises, de biens publics (écoles…) et essayer de dégager non pas « les » routes mais « la » route jusqu’à l’aéroport… Pendant ce temps les habitants du centre-ville principalement locataires dont je faisais partie, à la fois des classes moyennes mais surtout des Kanaks modestes n’étaient pas armés, les magasins étaient fermés (sauf une boulangerie qui distribuait 2 baguettes, un supermarché et quelques snacks qui essayaient de vendre le stock de leurs frigos…). C’était donc très calme.

La situation en métropole n’a donc rien à voir : inutile pour un gérant de défendre avec une arme une boutique face à une horde de pillards, on ne va pas perdre la vie ou risque de se trouver gravement blessé pour empêcher des jeunes de récupérer des fringues de luxe ou des téléphones… L’idée serait davantage que les forces de l’ordre empêchent l’accès de jour à ces quartiers quand il y a une manif dans les parages et qu’on y ait un couvre-feu (ce qui a été mis en place depuis le 19 octobre ponctuellement dans certaines villes et sur certains tronçons)

Car pour l’instant les attaques ne touchent pas les maisons des citoyens lambdas mais des symboles de la République : ses bâtiments publics et des biens publics (le mobilier urbain).

Grâce à l’épisode insurrectionnel en Nouvelle-Calédonie, on a appris à prendre des arrêtés ponctuels qui ne sont pas susceptibles d’être attaqués au tribunal administratif pour atteinte insupportable aux libertés publiques (ce que les gens de gauche trouvent horrible… mais je pense qu’il est plus horrible de craindre de brûler dans sa maison attaqué par une horde de fous furieux que de ne pas avoir le droit de manifester). On sait désormais qu’on peut interdire Tik-tok mais cela doit être limité dans le temps (voilà pourquoi l’interdiction par Gabriel Attal en mai 2024 en Nouvelle-Calédonie avait été annulée).

Tous les arrêtés pris par le Haut-Commissaire depuis ont été soigneusement motivés, limités dans l’espace et le temps… Cela concerne la surveillance par des drones, l’interdiction des rassemblements, la vente d’alcool à emporter, le transport d’armes et de munitions. C’est actuellement le cas des arrêtés pris depuis lundi en métropole sur le couvre-feu : on va pouvoir au jour le jour les adapter. J’avoue que j’ai été très étonnée d’apprendre que dimanche dernier, place de la République il y avait un rassemblement autorisé à propos de l’élection au Brésil entre Lula et Bolsonaro (je n’ai pas retrouvé confirmation de cette info). Personnellement je trouve scandaleux que des étrangers puissent, sur le sol français, faire de la propagande politique pour des élections qui se passent dans leur pays.

J’ai trouvé ce matin une carte interactive du Monde qui présente les villes où il y a des restrictions prévues pour demain à l’interdiction de manifester

Elle est en train d’évoluer au fil des heures (il y a 6 ans le Monde avait produit d’intéressantes infographies sur l’épidémie de Covid dans cette rubrique les décrypteurs.

Carte interactive ici

« Chat échaudé craint l’eau chaude » voilà pourquoi les villes dont les boutiques de centre-ville ont été pillées sont prudentes (par exemple Rouen ou Bordeaux). Le cas des Bouche-du-Rhône est vraiment particulier et inquiétant : 2 millions d’habitants avec une forte concentration sur l’agglomération marseillaise.

L’autre lieu qui me semble très inquiétant est Orléans où le RN organise son congrès annuel au Zénith au Sud de la ville (salle qui a été réservé longtemps à l’avance) et où des manifestations sont autorisées dans le centre-ville de l’autre côté de la Loire. Comment éviter tout heurt puisque bien évidemment pour l’ultra-gauche et LFI l’occasion est trop belle pour essayer de montrer que les RN est un parti fasciste et violent. Le RN veut essayer de montrer qu’il est organisé et refuse de se faire intimider en annulant ce rendez-vous. Les forces de l’ordre vont donc devoir empêcher tout contact… A tout moment une telle situation pourrait dégénérer… ou pas.

Conclusion ?

Cela m’a rappelé les 2 manifestations à Nouméa le samedi 13 avril 2024 (voir Les deux grandes manifestations du samedi 13 avril 2024 à Nouméa : combien de personnes ?). Cela s’était bien passé. Il n’y avait eu aucun contact entre ces 2 manifestations si différentes. L’une courte et organisée de citoyens français adultes avec les drapeaux tricolores qui réclamaient, après les 3 référendums contre l’Indépendance qu’on ouvre enfin le corps électoral bloqué depuis 2007 pour permettre les élections provinciales et étaient rentrés chez eux vers 10 h-11 h. L’autre était communautaire, elle a occupé le centre-ville toute la journée avec femmes et enfants et les discours étaient déjà très violents contre les « colons ».

Un mois plus tard, le 13 mai à la tombée de la Nuit Nouméa subissait une tentative d’insurrection que les médias en métropole ont qualifiée « d’émeutes » liées à des difficultés économiques et aux inégalités.

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